artificiel: Non de nom
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Non de nom
de Line Nault
avec la collaboration d’Alexandre Burton (artificiel)
au développement technologique

carnet de travail
[2020/07/04 - 2020/08/07]
studio artificiel, Montréal

préparé par Ariane Plante
date de publication: 2020/09/05

L’œuvre en création

Fondé sur la question de l’anonymat et sur les notions d’identité et d’altérité entre le vu et le perçu à l’ère du numérique, Non de nom prend la forme d'un laboratoire vivant alliant installation, performance, mouvement et arts numériques. Interrogeant la construction et la dissolution des identités individuelles et de l’être dans une perspective de mémoire et de prolifération médiatiques, l’œuvre déploie en quatre stations principales une étrange maisonnée où évoluent des non-personnages présents et médiatisés. En quête de leur vrai soi, ils sont guidés par des questionnements communs qui influencent leurs manœuvres, gestes et comportements puis la manière dont ils occupent les espaces réels et virtuels.

« Qui suis-je? Quelle est donc ma nature véritable? Quel est ce manque si fortement ressenti qui me laisse fragmenté.e, incomplèt.e et étrangèr.e à tous ? »…

Conceptuellement, leur quête est appuyée par le développement d’outils technologiques et de dispositifs de diffusion d’images et de son intégrés à l’espace de représentation. « Non-soi » et « identités non fixées » sont abordées selon différents angles et procédés.

Dans un environnement où prolifèrent une multitude de sources, d’écrans et de connexions possibles (5 à 8 caméras, 10 à 15 écrans et présence en streaming d’un protagoniste performant depuis un lieu situé à 250 km du site de l’installation), la technologie interactive met en relief la réalité et la perception qu’on a de celle-ci. Elle est presque entièrement construite à partir de la lumière captée par les caméras : la quantité de lumière et la différence entre les tons sombres et les tons clairs de l’image influencent la manière dont l’espace et le temps sont transmis et décalés dans sa projection médiatique.

Non de nom se révèle comme un poème. L’œuvre a quelque chose d’insaisissable et contient des couches de sens et d’interprétation densément assemblées : ouverte, figurative et abstraite à la fois, elle puise dans l’inconscient.


CARNET DE CRÉATION, été 2020

Résumé de l’étape de travail

La première résidence de recherche et création qui a eu lieu à l’été 2020 au studio d’artificiel, visait à mettre en place les fondements artistiques et les procédés gestuels et numériques des quatre tableaux où évolueront en direct et en mode virtuel les non-personnages de la maisonnée.

Premier tableau
LE RIDEAU ET LA CRAQUE :
UNE OUVERTURE OU UNE FAILLE LUMINEUSE

Ce que l’on cherche

Une craque dans le rideau ouvre sur un espace blanc qui change de forme sous les manipulations des interprètes. Appuyé par une projection de l’image de la scène temporellement différée, ce tableau illustre le jeu entre le soi et la matière.

https://data.artificiel.org/img/carnets/ndn/rideau1.png

Par la fente dans le rideau, l’on cherche ici à traverser la matière afin de dissoudre son incarnation identitaire et physique. La craque devient la faille dans la matière par laquelle il est possible d’entrer. Elle donne l’espoir au corps physique d’accéder à l’au-delà de la matière; si le corps traverse la matière, il devient lui aussi non-matière. La scène performée et sa projection ne sont pas en exacte simultanéité. L’image projetée dans le moniteur montre un mouvement décalé où des morceaux du corps n’ont pas achevés de traverser. Le temps et l’espace n’ont pu être totalement anéantis ou fusionnés dans la construction et la dissolution du soi. Le soi étant resté en partie « soi », le « non-soi » ne se réalise que partiellement, par fragments. 2020-09-04

L’appui technologique :
lutherie numérique, lumière, son, image médiatisée et interactivité

Le délai dans l’image médiatisée, combiné aux jeux physiques avec l’ouverture du rideau, dessinent des tableaux-sculptures de chair : les éléments corporels isolés devant le rideau et les gestes lents offrant des poses prolongées et soutenues donnent des formes et des corps abstraits. Le corps est suggéré sans être montré en entier.

https://data.artificiel.org/img/carnets/ndn/rideau2.png

Puis, la disparition d’une partie du soi derrière le rideau (corps, tête) laissant un fragment du soi devant, donne à voir des dislocations intérieures et des ruptures temporelle et spatiale, des dédoublements entre ce qui est vu sur scène et ce que l’on aperçoit à l’écran. À ces composantes visuelles s’ajoute le son produit en direct par un synthétiseur qui se base sur deux paramètres : la quantité de blanc et la quantité de «présence humaine». L’algorithme se trouve littéralement à convertir la lumière en son, modulé par le corps. Le corps et les figures que crée le mouvement avec la matière lumineuse et textile du rideau deviennent ainsi sources sonores.

Le son immatériel est créé par la rencontre de la lumière et de la chair. Le corps-lumière devient non-matière.

« Entre le blanc et le noir, entre démonstration et contemplation, entre mouvement et mobilité, entre lenteur et geste subit, entre appréhension et prévisibilité, le corps-sculpture oscille dans un va-et-vient d’apparitions et de disparations.
La faille, celle où l’on tombe, celle où l’on glisse, où l’on se blottit, se réfugie.
Une intériorité entre-ouverte, à demi révélée.
Entre présence et absence.
Le corps-matière. Le corps-lumière. Le corps sonore.
Une enveloppe de chair qui sculpte l’interstice de lumière.
L’intérieur et l’extérieur se fondent l’un dans l’autre.
La mise à nu de fragments de soi.
Une fenêtre. Un passage entre le dedans et le dehors.
Ce que l’on révèle de soi au monde.
Le corps dans le rideau dans la faille dans la lumière dans le corps.
Le corps n’est plus.
Dans ce pont entre l’obscurité et la lumière
L’être se dissout.»

— Ariane Plante

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